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Une femme est assise dans le RER. Elle est nerveuse, elle n’arrive pas à se concentrer, elle essaie de lire mais les mots rebondissent et glissent sur son angoisse grandissante. Elle ne sait pas ce qu’elle lit, quel livre elle lit et de quoi il parle. Elle le referme et essaie de se concentrer sur le paysage. Mais là encore elle n’arrive pas à oublier ses soucis. Ses yeux regardent sans vraiment voir. Elle ne sait pas quelle ville défile sous ses yeux, elle ne sait pas si le ciel est bleu ou s’il pleut. Elle sent l’angoisse monter et s’installer en elle. Elle va à un rendez-vous avec un homme qu’elle ne connaît pas et qui ne l’a jamais vu. Est-il brun ou blond ? Est-il laid ou beau ? Est-il gentil ou prédateur ? Cool ou séducteur ? Elle est impatiente d’y aller tout en souhaitant rebrousser chemin et rentrer chez elle. Elle ne sait plus pourquoi elle a accepté ce rendez-vous, pourquoi lui ? Pourquoi pas un autre ? Elle ne se souvient ni de leurs dialogues écrits, ni de leurs conversations téléphoniques. Elle ne sait plus pourquoi elle prend encore ces risques là. Pourtant, elle est une habituée de ces rendez-vous de hasard, ce n’est pas son premier rendez-vous avec un inconnu et ce n’est sûrement pas son dernier. Elle aimerait tant que ce soit son dernier rendez-vous, la fin de sa quête, le début d’une histoire, de sa grande histoire d’amour à elle, celle que la vie ne lui a pas encore donnée.

 

Elle ne tend qu’à une seule chose : ne plus être seule. Ne plus être seule pour aller au cinéma ou pour faire les courses, pour partir en vacances ou pour aller se promener. Elle aimerait que quelqu’un l’attende quand elle rentre du travail ou bien attendre quelqu’un en préparant le repas. Elle aimerait entrer dans un magasin pour homme et y acheter des vêtements pour son homme à elle. Mais elle est là dans ce RER seule, solitude coutumière mais pesante quand même. Des hommes elle en a eu bien sûr mais ils ne faisaient que passer : trois jours, trois mois, trois ans, quelle importance ? Jamais rien de durable, pas de bague de fiançailles, pas de petit nid douillet pour deux et pas d’enfant né de l’amour pour oublier le temps qui passe. Et pourtant un enfant il y en avait eu un dans son ventre pendant trois mois et puis il était parti lui aussi, il n’avait pas voulu d’elle comme maman. Et elle était là dans le RER, nerveuse, inquiète, angoissée. Elle s’était faite belle quand même. Elle s’était bien coiffée, maquillée, parfumée, elle avait choisi avec soin ses vêtements. Et elle était là dans le RER en route pour son destin.

 

Pourquoi tous ces rendez-vous angoissants ? Parce qu’elle n’arrivait pas à rencontrer des hommes « naturellement ». Cela paraissait naturel ces rencontres là dans la vie des autres femmes mais pour elle rien de naturel depuis très longtemps, depuis si longtemps qu’elle ne se souvenait plus quand elle avait basculé du naturel au virtuel. Bien sur elle avait une vie normale comme tout le monde et dans cette vie normale elle croisait des gens, leur parlait, échangeait des idées, riait avec eux mais jamais plus que ça. Pour elle, pas de voisin au bonjour un peu plus appuyé, pas de collègue de travail qui l’invite à boire un verre à l’extérieur, pas d’homme attentionné à son club de remise en forme ni dans son club de randonnée, pas d’amis soucieux de lui présenter un célibataire de leur connaissance, pas de joyeux hasard et de rencontre fortuite dans le bus, en vacances ou ailleurs…Pourquoi ? Elle se l’était longtemps posé cette question seule et avec l’aide d’un psychiatre mais elle n’avait jamais trouvé de réponse satisfaisante pour lui permettre de faire changer les choses et avait finit par ne plus se poser de question. Qu’est-ce qui clochait chez-elle ? Elle n’était pas plus laide ni plus belle qu’une autre, ni plus bête ni plus intelligente. Qu’avait-elle en plus ? Q’avait-elle en moins que les autres ? Elle ne se posait plus ces questions ridicules et douloureuses.

 

Elle avait maintenant cette autre vie virtuelle faite d’espoir et de déception. Pourquoi s’entêtait-elle ainsi à se trouver un compagnon de route ? Cela non plus elle ne le savait pas. Elle aurait du être découragée depuis longtemps, découragée par ces échecs répétitifs et ses brèves histoires sans lendemain. Non seulement cela ne durait pas mais les hommes de sa vie avaient tous été des courants d’air, des fantômes…même quand ils étaient sincères ils avaient tous un feu qui les dévorait et qui les entraînait loin d’elle : un travail, un enfant, une maîtresse cachée, une épouse, un sport, une association, un art…Et puis il y avait ceux qui vivaient dans une autre région. Spécialiste des liaisons longues distance elle connaissait par cœur de nombreuses lignes de chemin de fer de France et quelques lignes aériennes. Quand elle avait un homme dans sa vie il était davantage dans sa tête que dans ses bras. Sa destinée à elle c’était la solitude amoureuse à peine entrecoupée par des liaisons « en pointillé ».

 

Souvent elle rêvait d’une vraie rencontre, une rencontre où les regards et les sourires précèdent les mots. Elle serait d’abord séduite par son regard sombre ou clair, peu importe, mais un regard lumineux et puis par son sourire doux, tendre peut-être, et par son rire de petit enfant espiègle. Viendrait ensuite sa voix comme une douce musique apaisante et puis seulement les mots, la séduction des mots. Rencontrer quelqu’un pour beaucoup c’est naturel, mais pour elle c’est un travail à plein temps. Son autre travail c’est d’être bibliothécaire à la bibliothèque François Mitterrand. Elle s’entend assez bien avec la majorité de ses collègues, bien qu’elle ne soit vraiment amie avec aucune d’entre elle. Elle dirige sans heurts un service, c’est la reine du planning « équitable ». Le midi, plutôt que d’aller manger au self, elle préfère aller regarder les bateaux à quai et ceux qui circulent sur la Seine et ce, quelque soit le temps. Elle mange en rêvant qu’elle s’en va sur l’un d’entre eux ou bien elle imagine la vie des gens qui sont sur ces bateaux. Sa collègue Violaine la soupçonne d’aller rejoindre en douce un amant (soit un homme marié, soit un homme politique connu, selon son imagination). Mais elle ne faisait que rêver.

 

Elle avait toujours été une grande rêveuse et son imagination était très fertile. Elle avait cru autrefois que cette imagination était peut-être révélatrice d’un talent de conteuse ou de romancière. Elle avait écrit de nombreuses nouvelles, quelques contes et un roman et puis elle avait essayé de trouver un éditeur intéressé par ses écrits. Ce rêve l’avait dévoré pendant dix ans avant qu’elle n’admette qu’une imagination fertile n’est pas un signe de talent. Elle n’avait pas de talent pour écrire, elle savait juste écrire correctement, en respectant l’orthographe et la grammaire mais sans flamme et sans originalité.

Parfois, elle pensait qu’elle n’était pas faite pour la vie de couple. En couple elle se lassait vite et s’ennuyait rapidement. C’était bien au début, pendant la période « nuages », quand on est très amoureux et qu’on ne voit pas les obstacles. Mais arrivait toujours le moment où elle ne riait plus à ses blagues, où elle ne supportait plus ses petites habitudes et où elle ne voyait que ses pantalons trop courts. Alors elle s’en allait ou elle se rendait odieuse pour qu’il s’en aille, c’est pareil. Elle se sentait à la fois victime et bourreau. Toujours double. Elle avait toujours cette impression d’être deux, non pas alternativement, mais en même temps. Le malheur au cœur du bonheur et le bonheur au cœur du malheur. La femme qui espère et celle qui désespère à la fois. Rire et pleurer, vouloir et ne pas vouloir, aimer et haïr.

 

Elle était de plus en plus persuadée que quelque soit nos actions, nos décisions c’est le destin qui décide. Elle continuait à agir mais le cœur n’y était plus, cela devenait un réflexe. Elle pouvait se démener, mettre toute son énergie, toute sa foi, cela ne lui servait à rien puisque le destin ne voulait pas lui accorder ce dont elle rêvait. « Il n’y a rien que tu ne fasses que le destin ne te laisse accomplir », lui disait une voix intérieure. Elle se soumettait à son destin de solitude. Solitude à peine entrecoupée par le passage ponctuel des hommes qui partageaient son lit mais rarement son cœur. Parfois elle se les remémorait, elle se racontait à nouveau chacune de ses histoires, sous un éclairage positif ou négatif selon le moment mais ce qui l’angoissait de plus en plus c’est de constater qu’ils étaient si nombreux qu’elle commençait à ne plus se souvenir de leurs prénoms et à confondre les souvenirs liés aux uns et aux autres. Elle ne comprenait pas comment cela était possible, c’était si loin tout ça de ses rêves de jeune femme. D’une histoire à une autre et parce qu’elle croyait à l’amour elle avait multiplié les aventures mais la vie elle-même n’en est-elle pas une ?

 

Beaucoup de personnes pensaient qu’elle était seule parce qu’elle était « difficile », c’était une façon, pour les femmes de son entourage qui vivaient en couple, d’évacuer le problème et de conserver le monde logique qu’elles s’étaient créé. Pour ses femmes, les femmes en couple étaient des femmes méritantes qui faisaient des efforts pour s’adapter à leur conjoint et les femmes seules méritaient leur solitude et tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Elle savait bien, elle, qu’elle n’était pas difficile et n’essayait même plus de se justifier quand on lui rétorquait cet argument « imparable ». Quelle importance ? Qui se souciait de savoir que ces mots la faisaient souffrir ? La culpabilisaient ? Elle voyait bien que le destin venait chercher des femmes et des hommes pour les sortir de leur isolement  et que le destin refusait de faire cela pour elle. A qui devait-elle le reprocher ? A personne…c’était…c’est tout.

Le RER arriva à la station où elle devait descendre mais quand elle voulu se lever elle s’aperçu que son corps lui désobéissait. Elle resta donc assise, à la fois inquiète et soulagée. Tant pis pour ce rendez-vous. Elle se dit alors que c’était probablement son destin de rester dans ce RER. Peut-être que, pour que ses rêves se réalisent il fallait qu’elle se laisse ainsi porter, sans rien faire, ne plus prendre aucune initiative et attendre. Il fallait bien que toutes ses souffrances servent à quelque chose, non ? Tout cela ne pouvait être gratuit et cette attente qui la dévorait ne pouvait pas être éternelle.

 

Elle ne connaissait pas le bout de la ligne, elle n’y était jamais allée. Quand la station de Cergy arriva, elle se rendit compte qu’elle n’était toujours pas capable de se lever pour sortir du wagon. Elle entendit le message annonçant le terminus puis l’alarme pour la fermeture des portes et elle partit avec le train le cœur battant. Pendant que de la main droite elle saisissait l’opinel qui se trouvait au fond de son sac, pour se rassurer, son imagination s’empara de son esprit pour écrire un de ses scénarios romantiques dont elle avait le secret. Arrivée au dépôt, un employé de la RATP viendrait sans doute vérifier si les wagons étaient vides, elle se raconta alors une magnifique histoire où l’employé de la RATP se transformait en ce fameux prince charmant qu’elle attendait depuis si longtemps…

Fait divers : Un drame est survenu hier au terminus de la ligne du RER B dans la ville de Cergy-Pontoise. Un employé de la RATP, M. Robert Lehasard, âgé de 45 ans, a été mortellement blessé d’un coup de couteau, par une passagère qui n’était pas descendue au terminus. Lorsque la police a interrogé Mlle Annie Lesonge, âgée de 40 ans et travaillant à la bibliothèque nationale de France, pour lui demander les raisons de son acte, elle a simplement déclaré : « c’est parce qu’il portait une alliance ». Cette femme, qui ne semblait pas avoir toute sa raison, a été placée en surveillance psychiatrique.

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