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La vieille dame de St Gratien

 

La vieille dame était dans l’église pour la messe de Noël, au premier rang car ses yeux fatigués d’avoir pleuré ne voyaient plus grand-chose, car ses oreilles usées par les bruits de la vie n’entendaient plus trop bien et son dos courbé par les ans, 84  au printemps prochain, donnait l’impression qu’elle était  toujours inclinée, dans une posture tout à fait attendue de la part d’une « grenouille de bénitier ». C’est certainement ainsi que devaient l’appeler les jeunes et même bon nombre d’adultes, ceux qui étaient installés dans les rangs derrière elle et qui ne voyaient d’elle que son apparence actuelle. Cette idée la faisait sourire et c’est pourquoi le curé croyait qu’elle était très pieuse et qu’elle souriait aux  anges. Elle imaginait les commentaires à son décès, son éloge funèbre et se demanda si le curé n’allait pas demander sa canonisation, cette idée la fit rire et elle dissimula son éclat de rire dans une quinte de toux. Elle était si loin d’être une sainte! Et le récit de sa vie n’était pas à mettre entre toutes les mains…Mais bien sûr, les apparences…Et plus personne ne pouvait les contredire ces apparences, puisqu‘il ne restait plus personne l‘ayant connu plus jeune.

La vieille dame, qui s’appelait Louise, aimait bien cette église. Pendant les longs sermons du prêtre dont elle ne captait plus que quelques mots, elle laissait son regard flou errer sur les vitraux qu’elle connaissait par cœur et dont les visages lui semblaient autant de « portraits de famille », elle aimait par-dessus tout ces anges potelés et virevoltants au dessus d’une jeune Marie vêtue de bleu intense, presque un bleu Touareg sa couleur préférée qui lui rappelait ses périples dans le Sahara. Louise avait de nombreux souvenirs dans cette église, c’est là qu’elle avait été baptisée,  à l’âge de 7 ans, puis elle y avait fait sa communion, sa profession de foi et sa confirmation. C’est la aussi qu’avait eu lieu la célébration des obsèques de son père puis, quarante ans plus tard celle  de sa mère. Elle y avait assisté à un nombre incalculable de messes quand elle était enfant avec ses camarades, puis adulte avec sa mère, sa sœur aînée et son fils, puis seule. Pourtant elle n’avait pas vécu toute sa vie dans cette petite ville de Saint Gratien, elle en était parti à 25 ans pour vivre à Poitiers avec son mari Philippe, elle avait même quitté la France pendant vingt ans pour vivre à Bruxelles avec Bertrand son amant - celui pour lequel elle avait quitté son mari - mais comme sa mère était restée dans cette ville jusqu’à sa mort, elle y était revenu à chaque Noël pour y retrouver toute sa famille. Et puis un jour elle y avait déposé définitivement ses valises pour y finir sa vie.

Dans cette église Louise se sentait chez elle, elle en connaissait chaque recoin, chaque vitrail, le vieil autel et l’ancienne chaire en cèdre du Liban, le tombeau du maréchal Catinat, hôte illustre de cette petite ville, l’orgue séculaire, l’antique baptistère…Chaque messe était pour elle un voyage dans le temps où elle communiait avec l’histoire de cette église, liée à la l’Histoire de France et à son histoire personnelle. Elle avait toujours aimé l’histoire, elle avait même failli devenir professeur d’Histoire mais, aimant trop l’action elle était finalement devenue journaliste reporter, et ce métier avait occupé 35 années de son existence. Comme elle avait du mal à voir et à entendre les officiants, elle laissait souvent son esprit vagabonder après ses souvenirs sans en éprouver la moindre honte car elle savait que Dieu la connaissait telle qu’elle était et qu’elle n’avait donc rien à cacher. Pendant sa vie elle avait souvent douté de l’existence de Dieu mais elle avait finit par opter pour le oui, mais son Dieu ne ressemblait pas tout à fait à celui du curé, le sien était plus tolérant et avait le sens de l‘humour. Elle n’avait pas besoin de suivre l’intégralité de la messe pour repérer les moments essentiels, comme celui de l’eucharistie et puis elle n’avait pas besoin d’être à l’église pour méditer et prier, d’ailleurs elle avait toujours l’impression de sentir la présence de Dieu à ses côtés. Elle n’avait jamais été adepte de la confession à un prêtre et continuait à demander directement son pardon à Dieu bien qu’elle ne commette plus autant de pêchés qu’avant. Elle était délivrée depuis longtemps des pêchés de la chair qui avait été, de loin, sa plus grande tentation et elle ne regrettait absolument pas d’y avoir souvent cédé. Son second grand pêché avait été la gourmandise et celui-ci la tenait encore considérablement, au grand dam de son médecin, le jeune docteur Chardin, à qui elle faisait « perdre son latin ».

La messe achevée Louise traversa la nef, descendit les marches du perron, traversa avec précaution la place de l’église et entra dans son immeuble puis dans son appartement, elle était encore une bonne marcheuse pour ses 84 ans mais elle avait du arrêter la randonnée pédestre qu‘elle avait pratiqué pendant 40 ans. Elle y vivait seule pendant les vacances scolaires mais le reste de l’année elle avait la compagnie de deux étudiantes à qui elle louait une chambre. Elle aurait pu passer ce repas de Noël en compagnie de nombreuses personnes, que se soit les autres bénévoles de l’association « Artisans du Monde » où elle travaillait depuis 20 ans ou les membres de son club d’échecs, de nombreuses personnes l’avaient invité mais elle avait décliné leur offre car elle préférait passer Noël « en famille ». Ce que Louise ne disait à personne, pour ne pas être enfermée dans un asile, c’est qu’elle recevait régulièrement la visite de « ses chers fantômes ». Tout ceux qu’elle avait profondément aimé et qui l’avaient chéri en retour étaient morts avant elle mais leur fantôme venait souvent lui rendre visite. Il y avait son fils Vivien qui était pompier, mort en héros en sauvant la vie de trois personnes dont deux enfants, ses parents Manuel et Jeanne, ses  deux sœurs Solange et Olympe, son frère Daniel, sa meilleure amie Géraldine qu‘elle avait rencontré en classe de CP, son ex-mari Philippe, son compagnon Bertrand…quelques autres, des cousins, des amis venaient aussi à l’occasion.  C’était tous de parfaits compagnons,  doux, souriants et à la conversation apaisante, grâce à eux elle ne se sentait  jamais triste.

Ils étaient tous là ce soir pour ce réveillon de Noël. Elle pris son traditionnel repas (huîtres, dinde, bûche et un verre de Champagne) en leur compagnie en écoutant les chants de Noël qu’elle écoutait enfant, ceux chantés par Tino Rossi :    « c’est la belle nuit de Noël, la neige étend son manteau blanc, et les yeux levés vers le ciel, à genoux les petits enfants, avant de fermer les paupières, font une dernière prière… », « trois anges sont venus ce soir m’apporter de bien belles choses, l’un deux avait un encensoir… »… Elle se revit enfant de cinq ans impatiente, harcelant tous les jours sa mère pour savoir quand aurait lieu Noël et sa mère fatiguée lui répondant :   «  Noël sera là quand il neigera! », et sa surprise le lendemain, en découvrant qu’  il neigeait, c’était le 24 décembre 1923…N’etait-ce pas de la neige qu’elle aperçut soudain par sa fenêtre? Alors elle s’installa dans son fauteuil face à la fenêtre, éteignit la lumière et regarda sa ville se parer d’un magnifique manteau blanc qui scintillait, son chat Nestor était venu se pelotonner sur ses genoux, pendant qu’elle se revoyait enfant confectionnant un « bonhomme de neige » avec son frère, lançant des boules de neige sur ses sœurs puis courant se réfugier au chaud dans la cuisine, accueillie par le doux sourire de sa mère et la bonne odeur des mandarines. En hiver, sa mère mettait toujours des écorces de mandarine sur le poêle à charbon pour parfumer la cuisine. Nestor ronronnait encore plus fort que de son vivant, de tous les animaux qui l’avaient accompagné pendant sa longue vie, il  était son préféré.

La vieille dame passa ainsi une merveilleuse nuit de Noël en compagnie de ceux qu’elle aimait et elle s’endormit le sourire aux lèvres,  car cette nuit, Dieu avait décidé d’exaucer sa prière…

La vieille dame avait souhaité très fort retrouver tous les humains qu’elle avait aimé (mais pas seulement en « esprit » de fantôme, aussi avec leur corps pour pouvoir les toucher, les serrer sur son cœur) et Dieu avait décidé de l’exaucer car Dieu exauce parfois les vœux des très vieilles dames et des tous petits enfants bien que Dieu ait une façon tout à fait particulière de répondre aux souhaits prononcés par ses créatures…

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Louise se dit qu’elle allait mourir ici, au pied de cette dune de sable rouge, elle s’installa à l’ombre d’un arbre improbable qui avait réussi à pousser solitaire en dépit de l’extrême aridité. Elle regarda une dernière fois sa 2CV immobilisée sur la piste, bu la dernière gorgée d’eau restant dans sa gourde et contempla l’horizon en pensant à son mari qui l’attendait à Poitiers. Ce reportage dans le Sahara mauritanien serait donc le dernier de sa carrière, elle regrettait de devoir mourir si jeune mais n’avait pas à rougir de ces 35 années écoulées. Elle avait eu la chance de réaliser tous ses rêves, d’assouvir ses deux passions. Elle était devenue la femme de Philippe et reporter international. Elle trouvait juste de devoir à présent payer l’addition. Résignée à mourir elle jouissait de ce silence aride avec tous ses sens : ses mains faisaient s’écouler lentement entre ses doigts le sable doux de la dune, sa bouche gardait le goût du sucre de la datte qui avait été son unique repas du jour, l’air lui apportait les discrètes effluves marines de l’Atlantique qui se trouvait à quelques battements d’ailes, elle se laissait bercer par le chant d’un tout petit oiseau solitaire en laissant errer son regard sur les dunes alentour qui rougeoyaient au soleil couchant… Elle cru à un mirage en voyant arriver un dromadaire surmonté d’un homme du désert dont seul le ténébreux regard se laissait apercevoir, le reste étant dissimulé sous un chech et de multiples vêtements de toile bleue. Elle cru que c’était un Touareg, elle s’évanouit au moment où il l’a pris dans ses bras et ne repris connaissance que bien plus tard à l’abri dans sa tente, confortablement installée sur de rugueux tapis qui jonchaient le sol et qui lui parurent le summum du confort, après ces trois jours passés à dormir dans sa voiture. Désaltérée, ravitaillée, elle s’endormit rapidement sans avoir échangé un seul mot avec son sauveur.

Le lendemain matin elle essaya de communiquer avec lui et découvrit avec étonnement que son sauveur n’était pas un Touareg mais un Européen. Bertrand avait quitté sa Belgique natale et était venu ici découvrir la terre de ses lointains ancêtres car il avait un grand père Touareg qui lui avait légué ses yeux intensément sombres et une épaisse chevelure brune. Une propice tempête de sable qui dura sept jours et sept nuits les obligea à cohabiter dans cette tente où ils se racontèrent leurs vies, où ils firent plus ample connaissance avec des mots et des regards tout d’abord, puis avec leurs mains, leurs lèvres, leur peau et tout le reste. C’était inévitable, elle entrait en fusion dés qu’il l’embrassait, il frissonnait de plaisir dés qu’elle effleurait sa peau…

Louise n’avait pas cherché à résister à l’appel du regard sensuel de Bertrand, elle s’était soumise à son corps puissant et musclé, dévastée par une jouissance qui l’avait entraînée bien au-delà de tout ce qu’elle avait connu auparavant. Elle s’était mise à flotter dans un état de béatitude absolue…Avec Bertrand l’Amour durait de longues heures épanouies…La tempête s’acheva mais pas leur histoire, désormais Louise était à Bertrand, et Bertrand Louise, c’est le vent du désert qui les avait uni. Elle savait que pour lui elle allait quitter son mari Philippe, elle savait qu’elle suivrait Bertrand jusqu’au bout du monde, il savait que cette femme était à lui, Dieu savait qu’elle portait déjà dans son ventre le preuve de cet amour…

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C’était un grand jour pour Louise. Aujourd’hui elle emmenait son fils Vivien à l’école pour la première fois. Vivien avait six ans et il entrait au CP. Elle était très fière de son fils qui se montrait très courageux et ne pleurait pas, comme le faisaient d’autres enfants accrochés aux jupes de leur mère. Il lui dit au revoir de la main tandis qu’il s’éloignait pour rejoindre le rang mais elle vit bien qu’il poussait un gros soupir et qu’il retenait ses larmes. Elle aussi fit un effort pour retenir les larmes qui lui étaient venues.

Les années avaient passé très vite, elle le revoyait bébé dans sa couveuse, né à 8 mois, avec ces drôles de cheveux noirs épais comme coiffés en brosse. Il avait les cheveux noirs de Bertrand et les yeux verts de Louise. Il était né en avance car Louise s’était épuisée à suivre Bertrand dans toutes ses aventures, ils avaient sillonné toute l’Europe avant qu’elle n’obtienne enfin qu’ils se fixent à Bruxelles, et ce fut un miracle que Vivien y soit né, dans un hôpital et non pas dans un aéroport ou sur une route de campagne. Bertrand était un aventurier, il voulait toujours partir en voyage, jusqu’à présent Louise et Vivien l’avait suivi partout mais Louise était fatiguée de voyager. Elle avait décidé que Vivien grandirait à Bruxelles avec elle. Bertrand partirait tout seul dans ses prochaines aventures, quand il reviendrait Louise et Vivien seraient là à l’attendre. Mais l’attendraient-ils vraiment? Bertrand était déjà si peu présent dans la vie de son fils, il n’avait pas été programmé pour être un bon père.   C’était toujours un merveilleux amant pour Louise et un compagnon agréable mais il ne savait visiblement pas quoi faire de ce petit garçon, il jouait avec lui et l’excitait au moment du coucher, il le laissait manger tout ce qu’il voulait jusqu’à la nausée, ne « savait » pas lire les histoires et surtout, il oubliait de lui souhaiter son anniversaire… Bertrand était encore un enfant parfois. Louise l’adorait toujours, elle appréciait sa bonne humeur, son énergie, son enthousiasme, mais elle était lassée d’attendre qu’il devienne enfin un bon père. Pour elle, sa priorité c’était Vivien. Souvent, elle pensait à Philippe, qui aurait fait un si bon père. Si elle avait eu un enfant avec Philippe elle ne l’aurait peut-être pas quitté, mais Philippe ne pouvait pas avoir d’enfant. Elle pensait de plus en plus à Philippe, se souvenait de leur enfance et de leur vie commune. Ils s’écrivaient deux ou trois fois par an pour les vœux et les anniversaires. Philippe vivait depuis un an avec une  femme à Paris. Elle rentra chez elle en marchant lentement, elle essayait de ne plus penser à tout cela, de ne pas penser que Bertrand allait s’en aller dix mois en Sibérie, pour étudier la Taïga. Elle essayait de ne pas penser à son retour…

Il y aurait d’autres départs, il y aurait d’autres retours et puis un jour il ne reviendrait pas, il serait mort tout seul au loin ou bien elle lui aurait demandé de ne pas revenir. Elle savait que cela finirait comme cela alors elle préférait se concentrer sur sa vie à Bruxelles. Maintenant que Vivien entrait à l’école elle allait pouvoir reprendre son travail de journaliste qu’elle avait abandonné pour suivre Bertrand. Louise préférait se concentrer sur son fils Vivien, sur son sourire, sur ses déclarations « Maman, tu es la meilleure de toutes les mamans du monde ! »…Elle savait que sa place était ici, avec son fils, ce petit bout d’homme si courageux, si agréable à vivre, toujours de bonne humeur, si plein d’énergie que souvent il l’épuisait, mais son seul souvenir suffisait à lui redonner le sourire…

Elle alla acheter de quoi faire un bon gâteau au chocolat pour le retour de son fils. Vivien savait que sa maman serait là à la sortie de la classe, il sourit à cette idée en écoutant la maîtresse qui avait l’air d’être gentille. Il y a des choses dans la vie que l’on sent, que l’on sait et qui nous soutiennent. Il y a aussi tellement de choses que l’on ignore, mais ces choses là doivent rester uniquement l’affaire de Dieu.

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Louise se réveilla ce matin là dans les bras de Philippe qui dormait encore, c’était leur première nuit ensemble. Cette nuit avait été très douce et très tendre, Louise avait eu un peu mal mais rien de l’horrible douleur dont lui avait parlé son amie Justine, qui s’était fait dépuceler un soir de bal. Philippe était aussi inexpérimenté qu’elle mais de robuste constitution aussi ils avaient pu se livrer à trois tentatives qui avaient finit par leur donner un certain plaisir qui leur laissait entrevoir quelle jouissance ils pourraient atteindre quand leurs deux corps se seraient complètement apprivoisé. Louise ne pensait pas que les hommes puissent avoir une peau aussi douce et imaginait désormais en frissonnant sa main caressant la peau de Philippe, sur son torse, sur son ventre et sur son sexe. Philippe ne pensait pas que sa douce Louise pouvait lui murmurer des mots aussi crus au creux de l’oreille. Ils se découvraient étonnés croyant déjà tout connaître de l’autre et savouraient ces nouveautés inattendues.

D’aussi loin qu’elle s’en souvienne, elle avait toujours connu Philippe. Ils s’étaient rencontrés lorsqu’elle avait quatre ans, dans la cour que partageaient les deux immeubles où leurs familles vivaient à Issy-les-Moulineaux. Ils se voyaient tous les jours depuis, allant ensemble à l’école et partageant les mêmes jeux. Cette petite cour qui leur paraissait immense recelait mille et un trésors : dans un coin une vielle moto sur laquelle ils montaient en rêvant à de grands voyages, imaginant le vent dans leurs cheveux, contre le mur du café un robinet d’eau  qui devenait source dans le Sahara à chaque fois qu’ils jouaient « au désert » dans le bac à sable situé au pied du grand chêne qui ornait la cour. Ce jeu consistait à se traîner dans le sable en faisant croire que l’on mourrait de soif, perdu au cœur du Sahara, au bout de 15 minutes d’autosuggestion ils se ruaient sur le robinet comme sur une source miraculeuse et cette eau, qui coulait sur leur lèvres, dans leur gorge et dans leur cou leur paraissait divinement pure. Parfois ils entraient dans le café qui appartenait aux parents de leur amie Claudine, tous les habitués les connaissaient, les appelaient par leur prénom et riaient avec eux. Et puis il y avait le hangar où Claudine rangeait tous ses jouets qui paraissaient autant de trésors, on aurait dit une caverne d’Ali Baba, un lieu de légende… Il y avait plusieurs bicyclettes, des cerceaux, des quilles, des ballons…Ils étaient dans la même école mais pas dans la même classe car Philippe avait deux ans de plus qu’elle. Leur  amour leur avait toujours semblé une évidence bien que leur vrai premier baiser n’ait eu lieu que quatre ans auparavant le jour de la Saint Valentin 1932. Philippe lui avait offert des chocolats à la liqueur, ceux qu’elle préférait. Elle lui avait dit en riant « tu veux être mon Valentin? », mais lui ne riait pas, ses yeux bleus brillaient comme s’il avait de la fièvre, il avait pris son visage délicatement entre ses deux mains, avait embrassé ses lèvres qu’il avait entrouvert doucement avec sa langue. Lorsque leurs langues se touchèrent elle sentie faiblir ses jambes et se serra très fort contre lui de peur de s’évanouir, et c’est ainsi que son meilleur ami, celui qui l’avait déjà embrassé de multiples fois, sur les joues, dans le cou et même sur les lèvres, était devenu son amoureux.

Aujourd’hui ils étaient à Trouville pour leurs premières vacances, profitant de l’élan des premiers congés payés ils étaient partis avec la tante et l’oncle de Philippe qui possédaient une voiture. Les adultes étaient à l’hôtel et eux partageaient la même tente, ils étaient fiancés depuis peu et comptaient se marier dés que Philippe aurait finit ses études d’économies (dans deux ans). Ils venaient de découvrir la beauté de la mer scintillant au soleil levant et tout leur paraissait possible. Leur avenir leur semblait une aube radieuse…Seul Dieu savait que déjà les nuages s’amoncelaient…

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Louise ouvrit les yeux, pendant quelques secondes elle bénéficia encore du répit du au sommeil, flottant dans un état semi conscient. Et puis soudain la douleur revint, intense, sauvage, comme une vague de raz de marée elle fit exploser son cœur, à nouveau. C’était ainsi que se réveillait Louise depuis que le capitaine Harver lui avait annoncé la mort de son fils Vivien. Elle l’avait enterré la veille mais n’y avait trouvé aucun soulagement, même la présence de Bertrand, le père de Vivien qui était revenu du Mexique et qui dormait à présent dans la chambre d’amis ne lui avait rien apporté, son cœur n’était que souffrance. Elle revivait en boucle la scène du drame, le téléphone qui sonne, la voix sombre du capitaine Harver lui annonçant l’innommable, elle faisait de nombreux cauchemars dans lesquels elle voyait mourir Vivien. Son fils était mort en héros en sauvant trois enfants d’un incendie. Parce que l’un des enfants réclamait en pleurant son chien, Vivien  était retourné à l’intérieur de la maison délivrer le chien et avait été mortellement blessé par une poutre qui s’était effondrée sur lui. Le chien avait survécu, Vivien lui, était décédé trois heures plus tard à l’hôpital. Combien d’hommes sont capables de donner leur vie pour un chien? Son fils était de cette trempe là et cela la rendait folle de douleur et de rage, elle sentait monter en elle des envies de violence, le désir profond de tuer ce chien et tous les chiens de la terre. Elle regardait le plafond en ressassant ces idées mais ce matin là quelque chose de nouveau se produisit quand elle se redressa, au pied de son lit elle aperçu la silhouette fantomatique de Vivien. Vivien lui souriait et lui dit, sans que ses lèvres bougent : « Maman, je t’aime mais tu a tord, tu le sais au fond de toi que j’ai eu raison ». Il souriait mais ce n’était pas ses lèvres qui souriaient c’était davantage ses yeux, sa lumière qui envoyaient cette impression de sourire, presque de moquerie.

Cette rencontre changea la vie de Louise d’autant plus que cette apparition ne fut pas la seule et non seulement de son fils mais aussi de tous les décédés qu’elle avait aimé. C’était toujours son fils qui les amenait, ses parents , son mari Philippe…Ils venaient tous lui rendre visite régulièrement, restaient souvent sans rien dire mais même quand ils communiquaient c’était plus comme une voix intérieure qui se serait adressée à elle. Louise, émerveillée par ce splendide cadeau qu’on venait de lui faire avait décidé de faire profiter d’autres personnes de sa sérénité retrouvée et s’était investie dans une association de soutien moral et physique aux veuves et veufs de sa commune où elle faisait des miracles. Bertrand avait décidé de rester lui aussi à Saint Gratien et ils avaient finit par reprendre une harmonieuse vie de couple mais beaucoup plus tendre que passionnée.

Cette femme de 66 ans, veuve depuis l’âge de 51 ans faisait désormais l’admiration de tous par son dynamisme et sa magie à trouver les mots qui guérissent et les idées qui sauvent, qui donnent des solutions. Elle aidait admirablement les gens à faire leur deuil de la façon la moins douloureuse possible. Désormais la scène qu’elle revoyait souvent était celle où Vivien lui annonçait qu’il voulait devenir pompier, il avait 13 ans, puis elle revivait le moment où il était devenu pompier bénévole puis professionnel à Bruxelles. Vivien irradiait de bonheur et Louise de fierté, elle avait accepté de sacrifier sa tranquilité pour le bonheur de son fils qui avait fait le choix de vivre une courte vie de lion (30 ans) au lieu d’une longue vie de bœuf. Elle-même avait été reporter international et avait exposé sa vie plus d’une fois. Combien de gens peuvent se vanter d’avoir réalisé leurs rêves? Combien de gens ont-ils une vie exaltante? Louise savait que Vivien et elle étaient des privilégiés. Dieu savait que Vivien et Louise avaient eu accès à une vérité fondamentale.

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Louise assistait ce soir là à un spectacle dans un petit cabaret parisien en compagnie de son amie Géraldine. Le spectacle avait ceci de particulier d’être constitué d’anonymes, la salle ayant été louée par Philippe qui avait invité tout ceux qu’il aimait pour assister à ses débuts sur scène. A 53 ans il avait décidé de réaliser son rêve : devenir chanteur. Cela faisait quatre ans qu’il était au chômage et on lui avait fait comprendre qu’il ne trouverait plus jamais rien dans son secteur (l’étude de l’économie appliquée à la politique des démocraties occidentales). Il avait donc monté une tournée avec d’autres personnes de tous âges qui, comme lui, voulaient réaliser leur rêve. Louise était assise à la même table que Catherine, la compagne de Philippe, une belle femme brune avec laquelle elle s’entendait bien. Elle avait pourtant l’intention de la trahir cette Catherine puisque s’étant rendue compte qu’elle avait toujours des sentiments passionnés pour Philippe elle s’apprêtait à les lui avouer. Elle aimait beaucoup la voix de Philippe qui réveillait en elle des désirs oubliés et de charmants souvenirs, en l’écoutant elle revoyait les différentes étapes de leur vie commune jusqu’à leur séparation, à son retour de Mauritanie en compagnie de Bertrand.

Elle pensait désormais avoir commis à cet instant là la plus grande erreur de sa vie : quitter Philippe. Elle ne pouvait nier qu’elle avait toujours des sentiments très puissants pour celui qui restait légalement son mari. Bien sûr, leur mariage s’était enlisé dans une pesante routine qui lui avait fait confondre son mari avec un frère et l’avait jeté dans les bras du fougueux Bertrand. Louise n’avait jamais su résister à la fougue d’un homme, elle avait déjà eu deux autres amants avant Bertrand. Il y  avait eu Robert, un jeune Canadien qu’elle avait rencontré en Normandie en 1944 où elle avait participé pendant quelques temps à la Résistance (en livrant des documents utiles pour le débarquement) tandis que Philippe était encore en Angleterre où il avait participé à la logistique du débarquement. En ces époques troublées où la mort pouvait s’emparer d’eux à chaque seconde Louise n’avait pas su résister à l’appel de la vie qui se lisait dans les yeux noisette de Robert. Et puis il y avait eu Luigi un italien rencontré au Louvre pendant l’été 1948 où elle préparait un voyage en Egypte. Philippe était en voyage en Israël et Luigi avait de si beaux yeux bleus! Leurs regards s’étaient croisés la première fois alors qu’ils regardaient tout les deux la statuette représentant Akhénaton et Néfertiti. Luigi l’avait suivi dans le musée puis abordé, ils avaient pris un verre ensemble et s’étaient revu le lendemain puis le surlendemain et ainsi pendant dix jours, visitant Paris comme un couple de touristes en lune de miel. Luigi était beau et musclé comme un athlète antique. Elle avait toujours avoué à Philippe ses aventures, il les acceptait avec beaucoup d’indulgence et de tendresse comme une conséquence inéluctable du fougueux caractère de sa femme. Il pensait que ces aventures n’avaient pas d’importance mais un jour il y avait eu Bertrand…

 

Philippe aussi s’était parfois laissé séduire à cause de sa trop grande générosité, comme ce jour où il avait consolé leur voisine Alexandra qui venait de se faire plaquer par son mari et qui était persuadée qu’elle n’était plus désirable. Ne sachant pas comment lui faire entendre raison, il avait joint le geste à la parole et Louise avait ri de bon cœur à cette incartade, soulagée que Philippe lui rende  la pareil d’une aussi généreuse façon. Mais maintenant il y avait Catherine entre eux et elle n’était pas sûre de ses sentiments à lui. Après leur séparation il lui avait dit qu’il l’attendrait toujours dans une lettre passionnée :

 «  Parlant de notre histoire, je veux simplement te dire qu’elle est belle, formidable, que notre amour est un amour pur et grand même si notre relation aujourd'hui est finie. Je te voue le plus grand respect et je te pardonne car je t’aime. Je suis très heureux d'avoir vécu cette histoire et je continuerai à avoir les plus nobles et grands des sentiments pour toi. Entre nous il y a un pacte, je te promets qu'il ne sera annulé qu'avec nos morts car les souvenirs et les vérités restent. Tu es l’amour de ma vie ». Les premiers temps il l’avait vraiment attendue et puis il y avait eu la naissance de Vivien et Philippe avait renoncé à Louise puis rencontré la douce Catherine.

Soudain, Philippe chanta « La rouille » de Maxime Le Forestier et Louise comprit alors que Philippe avait toujours des sentiments pour elle car c’était la chanson qu’il avait recopié dans la lettre qu’il lui avait donné après leur séparation, elle connaissait Philippe et savait qu’il ne faisait jamais rien au hasard et qu’il était très attaché aux symboles, il ne pouvait pas avoir oublié cette chanson et cette lettre. Elle se dit qu’elle devait à leur amour d’essayer de se réconcilier avec Philippe, malgré Catherine, leur amour méritait cela. Elle décida donc de lui donner rendez-vous dés le lendemain pour lui avouer ses sentiments, son cœur battait aussi fort que lors de leur premier vrai baiser d’amoureux…Le lendemain matin elle fût réveillée par la sonnerie du téléphone, c’était la voix de Catherine…Philippe venait de mourir dans la nuit, d’une crise cardiaque.

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Louise venait de revivre les moments clefs de son existence, elle avait  pu à nouveau serrer dans ses bras tout ceux qu’elle aimait… Elle ne savait plus si elle était une vieillarde ou une jeune fille, une enfant ou une jeune femme…Avait-elle vraiment vécu tout cela? Toute cette vie lui paraissait comme un rêve, un long rêve d’amour…Seul Dieu savait qui était Louise et ce qui l’attendait…

Louise se réveilla dans les bras de Bertrand. La tempête mauritanienne s’était achevée et elle compris que c’était aussi la fin de leur aventure passionnée. Louise avait très envie de rentrer auprès de Philippe. Bertrand essaya de la retenir puis finit par la laisser partir, il y avait en elle cette certitude que sa vie n’avait de sens qu’avec Philippe, sans savoir d’où lui venait sa détermination, elle sentait que c’était cette décision qu’elle devait prendre et aucune autre…Elle ne savait pas encore qu’elle ramenait à Philippe un cadeau inattendu : un enfant…

Dieu avait décidé de redonner à Louise une seconde vie, Louise avait à nouveau 35 ans et avait oublié qu’elle avait été une vieille dame.

 

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