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J’arrivais à la gare d’Enghien-les-bains pour découvrir que la circulation des trains était interrompue pour cause d’accident dans la gare suivante. On annonçait une bonne heure d’attente. Je décidais de mettre ce temps à profit pour me promener autour du lac et renouer avec mes souvenirs de jeunesse. Combien de fois avais-je pu faire le tour de ce lac ? Je passais devant le casino, tout de blanc vêtu et déambulais sur la grande esplanade que j’avais arpenté de multiples fois en compagnie de mes amies Carola et Fanny à l’époque du lycée. Nous allions au lycée Gustave Monod dont le parc ombragé qui donne sur le lac nous incitait parfois à sécher les cours pour profiter du calme printanier et du chant des oiseaux. Les jours de congé nous faisions le tour du lac en nous faisant des confidences sur les garçons qui faisaient chavirer notre cœur où en refaisant le monde…Les éclats de rire fusaient et nous obligeaient parfois à nous poser en catastrophe sur un banc ou sur un rocher pour reprendre notre souffle. Nous dérangions souvent quelques pêcheurs qui nous fusillaient du regard, ce qui avait le don de nous faire davantage pouffer de rire, comme les petites filles que nous étions encore malgré nos 17 ans.

Je ressentis soudain le besoin de louer une barque comme au temps de ma jeunesse insouciante, je cédais à cette impulsion. Un vieil homme aux yeux bleus délavés me loua une barque peinte en rouge pour 45 minutes. Quand il prit ma main pour m’aider à m’y installer je ressentis une étrange sensation de chaleur puis il me souhaita : " bon voyage " en me regardant m’éloigner, ce qui me fit sourire car une courte promenade sur un lac n’était pas ce que j’appelais un voyage. Je retrouvais rapidement quelques réflexes liés à une longue habitude des promenades en barques bien que cela fasse 20 ans que je n’avais plus pratiqué cette activité. Je me dirigeais vers la berge du parc de mon ancien lycée car je sentais que je devais le faire. Il n’y avait personne sur le lac, je ne croisais aucune autre barque, ni aucun pédalo, nous étions pourtant au mois de Juillet et il faisait si chaud et si beau…

Sur les rives je ne vis aucun pêcheur et même les rumeurs de la ville me semblaient inexistantes, je me sentais délicieusement seule au monde. Je m’arrêtais le long des rambardes en fer forgé du lycée, je vis le banc de pierre sur lequel j’avais passé de nombreuses heures entre confidences et explosions de rires, non loin du banc se trouvait cette grande statue de pierre représentant un lion couché. Je su alors que c’était ce lion que j’étais venue retrouver, j’avais l’impression qu’il m’attendait et qu’il avait un secret à me délivrer…Une statue de pierre peut-elle faire autre chose que d’attendre ? Soudain j’eus l’impression que tout vacillait autour de moi, je me sentis glisser et j’eus la nette impression que le lion avait bougé et que ses yeux me fixaient…Tout tremblait autour de moi, à moins que cela ne soit mon corps, j’entendais un son répétitif et sourd, étais-ce mon cœur ? La barque tanguait dangereusement et je me fis la réflexion que ce n’était vraiment pas le moment de s’évanouir…

Le ciel se mit à tournoyer et prit soudain une couleur plus intense, devenant d’un bleu de plus en plus soutenu et de plus en plus sombre, je me sentais flotter sans savoir si je m’élevais ou si je m’enfonçais. Le bleu devint opaque mais j’y voyais pourtant très clairement comme dans une nuit éclairée par un intense halo lunaire. M’étais-je élevé dans un ciel sans limite ou bien étais-je tombé dans un lac sans fond ? Le vieil homme aux yeux bleus délavés tenait encore ma main et je savais ce qu’il me disait sans que je le vois , il me disait que j’étais l’héroïne élue au voyage, qu’en tant que passeur entre les mondes il m’avait entraînée dans une déchirure du temps afin que je résolve l’énigme du mage maudit. Il lâcha ma main…

Je n’étais plus dans ce fond bleu mais dans un océan de vert, une jungle profonde dans laquelle je devais me frayer un passage avec mes mains, en écartant une lourde végétation luxuriante. L’air était lourd d’humidité et sentait le moisi des caves à vin…Une clairière s’ouvrait devant moi, j’y reconnu le banc de pierre et la statue du lion couché, je m’échouai sur le banc pour reprendre mon souffle et m’aperçu que le regard du lion de pierre s’était animé, il me fixait intensément et me disait : "  pourquoi as-tu refusé de m’ouvrir ton cœur ? " …

Je sentis une autre main dans la mienne, une main douce, je me retournais et découvrais une jeune fille qui me ressemblait étrangement, des cheveux blonds cendrés longs jusqu’aux reins, des yeux noisettes, une peaux très claire, des lunettes rondes en métal doré…Etait-il possible que ce soit moi ? Ses yeux parlaient pour elle quand elle me dit : " Je m’appelle Angèle, j’ai 17 ans, j’attends mes amies Carola et Fanny, les auriez-vous rencontré ? ". " Je n’ai pas revu Carola et Fanny depuis plus de 17 ans " lui répondis-je. Le lion intervint alors pour me dire que je ne répondais pas à la question. Solange insistait : " Les avez-vous rencontré ? ". " Oui, j’ai rencontré Carola et Fanny mais la rencontre fût brève et la vie nous sépara " lui dis-je. " Tu appelles ça la vie ? " dit le lion. " J’appelle cela le temps qui passe et contre lequel on ne peut rien, elles se sont éloigné de moi et je les ai laissé partir " ajoutais-je avec la sensation oppressante d’être accusée de quelque chose et de devoir me défendre. " Tu t’es éloigné d’elles et elles t’ont laissé partir " corrigea alors le lion. " Et où donc es-tu parti ? " me demanda alors Angèle avant de lâcher ma main.

J’étais seule sur le banc de pierre sur lequel gisait un livre. C’était un livre de poésie qui s’ouvrait comme un écrin dans lequel brillait de multiples joyaux, les mots ciselés du poète aux yeux d’émeraude. Je me souvenais l’avoir abandonné là ce fameux jour de Mai, en apprenant la disparition. Mais je n’arrivais pas à me souvenir qui avait disparu ce jour là. Un marque page avait été placé entre les pages 6 et 7, c’était une carte postale représentant la basilique de Fourvières à Lyon. Il y était écrit au dos : " attends-moi, je te rejoindrai bientôt " et c’était signé Lili. La carte postale était destinée à Rémy Albert domicilié 2 rue du lac à Enghien les Bains. Il y avait aussi un papier plié en deux sur lequel était un poème :

" L’ambre de tes baisers hante mes souvenirs

Et l’azur de mon ciel se zèbre de regrets

Le vent de mes sanglots viendra chasser les ombres

De tous les voyageurs qui éraflèrent mon âme

Pour que mon cœur d’opale puisse à nouveau aimer ".

Ce poème, qui ne m’était pas inconnu, réveillait mon cœur endormi. Je reposais le livre sur le banc…

J’étais étendue sur la berge en compagnie d’un pêcheur qui disait : " Mademoiselle, mademoiselle, reprenez vos esprits, réveillez-vous, je vais vous réchauffer, il faut oter vos vêtements mouillés " , tandis que je sentais ses mains chaudes et calleuses frictionner mes bras et mes jambes. Une chaleur vitale montait en moi, ainsi qu’un troublant désir provoqué par le contact de ses mains sur ma peau. J’ouvris les yeux pour contempler son regard sombre et ne pût retenir un gémissement qui n’avait rien de douloureux…

Le pêcheur recula un instant comme pour mieux me regarder et je l’entendis me dire : " Lili, est-ce bien toi ? " avant que tout ne se trouble à nouveau…

Je suis revenue sur le banc de pierre et quelqu’un d’autre tient ma main, c’est Léandre Fabados le poète qui me fascinait tant. Ses yeux d’un vert profond semblent percer mon âme, on dirait le regard d’un chat. Il me dit : " Pourquoi as-tu refusé de me donner ton cœur ? ". Je tremble, je suis glacée, les souvenirs font frissonner mon âme : " Je te l’avais donné mon cœur mais tu voulais autre chose, tu voulais mon âme pour me damner, tu voulais mon corps pour m’asservir ". " Je voulais ce que tu avais donné à mon rival ! " s’écria-t-il avec rage. " Rival ? Et si on parlait de mes rivales ? Angèle, Lili, Fanny, Carola, Cassandra, nous étions toutes amoureuses de toi, tu nous avais séduites par tes mots et tu avais détruit notre amitié, nous qui étions si proche, que parfois je ne sais plus laquelle des cinq j’ai été " répondis-je en affrontant ce regard maléfique…Autour de nous les arbres semblaient se rapprocher pour mieux nous écouter et j’entendis le lion murmurer : " souviens-toi de Rémy… ".

Je suis dans une cour d’école pour la première fois de ma vie, ma maman a lâché ma main, je me sens perdue, j’ai envie de pleurer, je me retiens pour ne pas faire de peine à maman qui m’a demandé d’être courageuse, autour de moi plusieurs enfants sanglotent déjà, je sens venir la première larme quand tout à coup une main se glisse dans la mienne, je me retourne et découvre un petit garçon aux cheveux d’ébène et aux yeux sombres et brillants. Il me dit : " Bonjour, je m’appelle Rémy, et toi ? " mais je n’ai pas le temps de répondre, la maîtresse sonne la cloche et il m’entraîne dans le rang. Puis nous rentrons en classe et il lâche ma main…

" Pour toi, j’ai abandonné mon ami d’enfance " dis-je dans un souffle au poète. " Tu n’as rien abandonné " répond-il, " votre amour n’était qu’amitié, c’est avec moi que tu as découvert le désir ". " Mais l’amour que tu me faisais découvrir était maudit, maudit comme toi, oui, nous étions devenus des amants et notre union a attiré le malheur sur tous ceux que j’aimais…Tu les a éloigné de moi, tu les as tous fait disparaître, mon amour et mes amies, qu’en as-tu fait maudit mage ? " m’écriais-je tandis que le lion devenu homme me prenait par la main pour me détourner de ce regard de glace.

" Qui êtes-vous ?  " demandais-je à cet homme dont je n’arrivais pas à distinguer les traits à cause de la luminosité devenue trop intense. Nous sommes sur une berge du lac dont l’eau scintille. " Je suis ton ange gardien, je suis l’autre poète " répond-il. " Le poète de Lumière et le prince de ton avenir " me souffle un chat qui saute sur mes genoux et me fait basculer…

Je suis en classe, les tables sont disposées en U, à ma droite se tiennent les inséparables Fanny et Carola, qui me sourient . Fanny est aussi blonde que Carola est brune et leur contraste n’est qu’un signe de complémentarité absolue. Fanny a les yeux noirs tandis que ceux de Carola sont bleus et on y lit l’amour de la vie. A ma gauche ma tendre Cassandra rêve à ses prétendants qui sont aussi nombreux que les jours de la semaine, en mâchonnant un crayon entre ses lèvres parfumées à la fraise. C’est un cours de Français, celui du très passionnant M. Lartichoux. M. Lartichoux est un grand homme maigre et très laid mais dés qu’il se met à parler littérature il devient le plus séduisant des hommes. Quelque soit le temps et la saison il porte toujours autour du cou une écharpe de laine multicolore qui ne cesse de glisser et qu’il ramène sur son épaule gauche d’un geste machinal. Chacune d’entre nous rêve en secret de lui voler son écharpe et de la garder comme un joli secret. Nous étudions un recueil de poèmes qui s’intitule : " Les mensonges de la mémoire ", je cherche le nom de son auteur quand le livre glisse de mes mains…

Nous sommes dans un garage, la fête bat son plein, tout est décoré " années 60  " , toutes les filles de mon groupe (nous sommes 7 si je compte aussi Rosa et Pénélope qui se sont retiré dans un coin pour fumer) sont habillées de jupes plissées bleu marine et de chemisiers blancs ou roses. Puis je danse un slow avec un garçon beaucoup plus grand que moi. J’ai le visage dans le creux de son épaule et je sens ses mains descendre doucement dans mon dos, de mes épaules à mes reins…Chacune de mes amies danse avec un cavalier plus ou moins entreprenant. Je ferme les yeux et me concentre sur les paroles de la chanson de Françoise Hardy " tous les garçons et les filles de mon âge… "…

Je suis sur le banc de pierre, Léandre me donne un livre, il me dit de lire la poésie intitulée " Magie noire " : je commence à la lire et les mots, comme sortis du livre se mettent à tournoyer … Et il se met à rire, d’un sombre rire terrifiant, je suis face au mage, au mage maudit, le jour est devenu nuit et le soleil, lune, lune rouge dont le reflet ensanglante les eaux du lac…

Mon voyage initiatique au pays des mirages se poursuivait dans les méandres de ce passé qui semblait être le mien et qui pourtant me paraissait différent, comme réécris d’une plume plus spirituelle, plus exigeante et en quête de sagesse.

Nous étions un Lundi de Mai, j’aurais du rejoindre mes amies en cours d’Histoire mais je séchais discrètement pour aller rejoindre Léandre qui m’avait donné rendez-vous sur le banc de pierre, près du lion. Mon cœur battait la chamade pour de multiples raisons : la peur de me faire prendre, l’excitation et l’attrait du " fruit défendu " car Léandre était le petit ami d’Angèle et Angèle était une de mes amies. A mon arrivée, il se leva, il m’enlaça et m’embrassa passionnément… Oui, voilà ce que je fis cette année 1982, je trahi et je couvris cette trahison par de multiples mensonges, chaque mensonge en entraînant un autre. Je me mis à mentire à mes amies, à mon petit ami et à mes professeurs, je mentis bientôt à tout le monde pour vivre intensément cette double vie.

Nous étions toutes réunies une dernière fois au " Balto " ce café proche de notre lycée pour fêter les résultats du bac. Fanny et Rosa étaient tristes car elles avaient échoué et allaient devoir repiquer, nous avions pour objectif de leur remonter le moral. Nous n’avions pas convié les garçons, nos petits amis, afin de pouvoir parler d’eux librement et puis parce que Cassandra ne savait pas lequel choisir parmi ses sept prétendants. Et surtout nous voulions être seules, conscientes que c’était la dernière fois que nous étions toutes réunies. Nous faisions des plans sur la comète lumineuse de notre avenir en sirotant notre Cuba libre et en fumant, pour jouer à être des femmes indépendantes . A une table voisine un groupe d’amis du patron fêtait un anniversaire celui d’un femme prénommée Irène et, pour leur faire plaisir il avait programmé les vieilles chanson de leur jeunesse. Nous pouffions de rire en écoutant ces chansons ringardes qui n’avaient rien à voir avec la musique d’ ACDC et pourtant, certaines nous touchaient malgré tout, comme celle que nous nous mîmes à chanter : " La Bohême " de Charles Aznavour. Je sentis alors une main se glisser dans la mienne, c’était celle d’Angèle qui me regardait intensément de ses yeux noirs et qui me dit en un murmure : " tu sais, je t’aime toujours ! ". Je frissonnai soudain de froid mais n’osai pas lui répondre car son attitude me faisait culpabiliser. Je préférai faire comme s’il ne s’était rien passé…

Le lac était rouge comme le sang et je voyais mes amies une à une s’y jeter puis je voyais leurs fantômes tournoyer dans les eaux troubles du lac dans lesquelles j’étais également. A travers l’eau je distinguais la surface, je devinais qu’il m’y attendait mais je n’arrivais pas à m’en extraire retenue par le poids de leur désespérance, je voyais sa main, mais je n’arrivais pas à l’attraper …

" Tu voulais l’exclusivité de mes sentiments alors que toi tu continuais à en aimer d’autres " dis-je alors à Léandre. " C’est faux ! " hurla-t-il alors " C’est toi que j’aimais mais j’avais mis du temps à m’en rendre compte et ce n’était pas facile pour moi de résister à toutes les autres qui m’admiraient, qui me prenaient pour un Dieu à cause de ma poésie, mais il n’y avait que toi qui avait vraiment de pouvoir sur moi  ". " Du pouvoir ? " m’écriais-je étonnée. " Oui, Lili, rappelle toi ce jour là, le jour où tu m’avais maudit et où tu avais fait de moi un poète sans inspiration et sans âme , par pitié rappelle-toi ! ". Le chat noir et blanc, surgit de nulle part, m’arracha à cette révélation, en faisant apparaître sur mes genoux le livre : " Les mensonges de la mémoire " , je le lis et tout s’éclaira, j’étais Lili, j’avais trahis Angèle et Rémy comme envoûtée par le désir d’absolu de Léandre, puis j’avais fini par le maudire en enfermant son souvenir dans un mensonge dans lequel je m’étais perdue et étais devenue Angèle, m’empêchant ainsi d’assumer mes actes et de rejoindre Rémy qui m’attendait toujours même après ses longues années. Je savais que je devais retrouver Rémy qui seul, pouvait me sauver. Je savais que c’était Rémy qui détenait la clef de l’ultime révélation me concernant et que cette révélation concernait aussi Angèle. Lui seul pouvait définitivement lever le voile de l’amnésie…

Angèle s’était noyée dans le lac après s’y être jeté. On avait retrouvé son corps flottant dans les nénuphars qui bordaient l’île de la princesse Mathilde. Et je m’étais enfui pour essayer d’oublier la culpabilité de la trahison. Mes parents m’avaient envoyé faire mes études à Toulouse où se trouve la famille de mon père. Je n’étais jamais revenue à Enghien avant l’année dernière.

Le lion m’emporta sur l’île de la princesse Mathilde, j’avançai à travers les sous-bois jusqu’à la rive, je vis les nénuphars, je vis le corps d’Angèle… " Angèle ! ", je sautai dans l’eau en hurlant, je me débattai dans cette eau boueuse pour faire sortir Angèle de l’eau, je la ramenai sur le rivage. " Angèle ne pars pas ! Ne me laisse pas, par pitié ! Pardonne moi ! " hoquetais-je entre mes sanglots…Mais Angèle était bien morte, je serrai son corps glacé dans mes bras quand soudain je me rendis compte qu’elle avait autour du cou l’écharpe multicolore de M. Lartichoux, notre professeur de Français. J’entendis alors le lion me dire qu’Angèle était la maîtresse du professeur et que c’est à cause de lui qu’elle était morte. Elle s’était jetté dans l’eau quand il avait rompu avec elle.

Je me retrouvai alors devant la tombe d’Angèle sur laquelle se trouvait Léandre Fabados. Je ne ressentais plus aucune colère contre lui mais plutôt de la pitié. Léandre s’était senti lui aussi responsable de la mort d’Angèle et il n’avait plus jamais écrit un seul poème, lui qui semblait promis à un avenir littéraire si prometteur. Je m’agenouillai à ses côtés et lui pris la main en lui disant : " Angèle t’a pardonné depuis longtemps, Léandre, tu n’es pas responsable. Je te pardonne aussi…Ouvre ton cœur et pardonne à ton tour…Accorde ton pardon à Angèle pour que son esprit puisse reposer en paix. Accorde moi ton pardon, la vie nous attend… ".

Je me trouvai à nouveau sur la berge en compagnie de Rémy. Rémy n’avait pas quitté Enghien, en fidèle gardien de notre lourd secret. Il attendait mon retour et avait dédié sa vie à la quête de la vérité. Il était devenu juge d’instruction. J’entendis le lion me dire : " La faute n’existe pas, Angèle et toi, Lili, vous avez confondu le feu du désir et la passion d’aimer…Le feu du désir torture et n’apporte que souffrance, la passion de l’amour épanouie et apporte la joie ". Angèle et moi avions toujours été très proches car nous avions le même caractère, nous avions menti et trahi en même temps, nous nous étions perdu cette année là. Angèle s’était noyée dans le lac et moi je m’étais noyée dans mes mensonges …Jusqu’à perdre ma voix, mon âme, mon identité et me prendre pour Angèle. J’étais devenue ce qu’elle voulait être : journaliste, alors que mes rêves me portaient depuis toujours vers le théâtre et le chant. Rémy pris ma main et me dit : " Toi seule peut délivrer ton âme de l’ignorance et de la souffrance, la vérité effacera tout le mal que tu as fait avec tes mensonges, il te suffit de tendre la main à tous ceux qui ont besoin de toi . Maintenant, il est temps de reprendre le chemin de ta vie ! ".

J’étais à nouveau sur le banc de pierre, j’écrivais des lettres pour lever le voile du mensonge, je racontais cette terrible année 1982 telle qu’elle avait vraiment eu lieu à Carola, Fanny, Cassandra, Rosa et toutes les autres…Plus j’écrivais et plus l’orage se levait, le vent faisait gémir les arbres, la pluie me cinglait violemment, j’étais entièrement mouillée et j’avais froid, je ne voyais plus rien, tout était si glauque. C’est alors que je vis sa main dans un rayon de lumière. L’autre poète, le poète de Lumière était venu me pêcher dans un filet de mots pour me sauver du monde des conventions et de ses mensonges et je pris sa main pour commencer ma renaissance sur le chemin de la vérité.

Le pêcheur achevait de me réchauffer sur la berge. " Toujours aussi imprudente, Lili " me dit-il " tu aurais pu te tuer ! ". Ses paroles étaient sévères mais il me les disait d’un ton peu agressif et ses yeux étaient embués de tendresse. Nous nous regardions comme si nous nous découvrions pour la première fois. Rémy me dit : " Je suis heureux que tu sois revenu à Enghien, je t’attendais ". Il m’aida à rassembler mes affaires et c’est alors que je trouvai dans mon sac le livre de poésie que Léandre venait de publier : " La légende du lac ". J’y découvris aussi les lettres que mes anciennes camarades m’avaient envoyé. Je m’inquiétais pour la barque que je ne pouvais pas ramener au vieil homme. Rémy me dit de ne pas m’inquiéter, qu’il s’arrangerait avec lui car il le connaissait bien. Il ajouta : " Tu le connais aussi ce vieil homme, c’est notre ancien professeur de Français M. Lartichoux ". M. Lartichoux avait du répondre de ses actes devant la justice et avait passé plusieurs années en prison avant de revenir s’installer près du lac. Rémy l’avait aidé à se reconstruire une vie. Je donnai ma main à Rémy pour qu’il me releva, comme au temps béni de l’école primaire. Et cette fois-ci, il ne la lâcha pas…

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